La seconde guerre franco-dahomeenne, la resistance de Behanzin et la fin d'une dynastie
Comment le royaume du Dahomey est-il tombe ? En 1892-1894, la seconde guerre franco-dahomeenne a mis fin a trois siecles de souverainete. Le roi Behanzin a mene une resistance farouche avant d'etre exile. Cet article retrace les dernieres annees de la dynastie.
Comment le royaume du Dahomey est-il tombe ?
Le matin du 17 novembre 1892, le ciel au-dessus d'Abomey etait epais de fumee. Le roi Behanzin, douzieme souverain du Dahomey, avait ordonne que sa propre capitale soit incendiee plutot que de la laisser intacte aux mains des Francais. Les grands palais royaux, avec leurs bas-reliefs sculptes et leurs arbres sacres, brulerent pendant des heures. A la tombee de la nuit, ce que le colonel francais Dodds trouva n'etait qu'une ville de cendres.
Le royaume du Dahomey, qui avait tenu pendant plus de trois siecles, venait de livrer sa derniere grande bataille. Comment en est-on arrive la ? Comment l'un des Etats precoloniaux les plus puissants d'Afrique de l'Ouest s'est-il effondre en seulement deux ans ? La reponse se trouve dans une histoire de resistance determinee, d'ecrasante superiorite technologique militaire et des mecanismes impitoyables de la colonisation europeenne.
Le royaume qui refusait de s'incliner
A la fin du XIXe siecle, le Dahomey etait deja une legende. Fonde vers 1600 par le peuple Fon sur le plateau d'Abomey, le royaume etait passe d'une petite chefferie a une puissance regionale controlant une grande partie de ce qui est aujourd'hui le sud du Benin. Son armee etait redoutee dans toute l'Afrique de l'Ouest -- non seulement pour ses milliers de soldats reguliers, mais pour les Agoji, la garde royale exclusivement feminine que les Europeens appelleront plus tard les Amazones du Dahomey.
La richesse du Dahomey provenait de deux sources : l'agriculture (l'huile de palme devint une exportation cruciale au XIXe siecle) et, pendant une grande partie de son histoire, sa participation a la traite atlantique des esclaves. Le royaume vendait des captifs pris lors de guerres contre les Etats voisins aux marchands europeens sur la cote. Cela rendit le Dahomey a la fois puissant et, du point de vue colonial europeen, un royaume qui devait etre soumis ou controle.
Dans les annees 1880, la course europeenne a l'Afrique s'accelerait. La France, qui possedait deja des comptoirs cotiers dans l'actuel Senegal et en Cote d'Ivoire, visait l'interieur de l'Afrique de l'Ouest. Les Francais avançaient qu'ils avaient besoin de "pacifier" la region et de securiser les routes commerciales. En realite, ils voulaient du territoire, et le Dahomey se trouvait directement sur le chemin de l'expansion francaise vers la vallee du fleuve Niger.
Le traite de 1885 et le conflit de Cotonou
Les tensions entre le Dahomey et la France couvaient depuis des decennies, mais elles exploserent autour d'un petit territoire strategiquement vital : Cotonou. En 1885, le roi Glele, pere de Behanzin, avait signe un traite avec la France qui lui accordait le droit d'occuper la ville cotiere de Cotonou en echange d'un paiement annuel. Les termes exacts de ce traite allaient devenir l'objet d'un fierce differend.
Lorsque Behanzin monta sur le trone en 1889 a la mort de son pere, il herita d'un royaume deja sous pression. La France exigeait la pleine souverainete sur Cotonou, affirmant que le traite de 1885 lui donnait un controle permanent. Behanzin contesta cette interpretation, insistant sur le fait que la France n'avait qu'une concession douaniere et commerciale, pas des droits territoriaux.
Behanzin etait jeune, fier et determine. Il avait observe son pere Glele resister a l'emprise francaise et entendait continuer ce combat. Il ecrivit des lettres aux autorites francaises affirmant sa souverainete. Il refusa les demandes francaises de hisser le drapeau francais sur Cotonou. Et il commenca a preparer son armee pour ce qu'il considerait comme une guerre inevitable.
La premiere guerre franco-dahomeenne (1890)
Les hostilites eclaterent brievement en 1890, dans ce qu'on appelle aujourd'hui la Premiere Guerre Franco-Dahomeenne. Les forces francaises attaquerent les positions dahomeennes le long de la cote, et une bataille eut lieu a Atchoukpa, pres de l'actuelle frontiere avec le Nigeria. L'armee dahomeenne, menee par Behanzin lui-meme, combattit avec un courage extraordinaire. Les Agoji chargerent les positions francaises avec leur ferocite caracteristique.
Mais les Francais possedaient quelque chose que les Dahomeens n'avaient pas : des armes modernes. Les soldats francais portaient des fusils a repetition et etaient soutenus par l'artillerie et des canonnieres. L'armee dahomeenne combattait avec des fusils a silex, des sabres et des machettes. Face a une force coloniale francaise equipee de la derniere technologie militaire europeenne, le courage seul ne suffisait pas.
Un traite de paix fut signe en octobre 1890. La France reconnaissait la souverainete du Dahomey, mais Behanzin fut contraint d'accepter le controle francais sur Cotonou et de payer une indemnite. Aucune des deux parties n'etait satisfaite. Pour Behanzin, le traite etait une humiliation. Pour la France, c'etait une pause temporaire dans ce qu'elle considerait comme sa domination inevitable de la region.
Prelude a la guerre finale : Les annees 1890-1892
Les deux annees entre les guerres ne furent pas paisibles. Les deux camps se preparerent pour l'affrontement qu'ils savaient inevitable. Behanzin envoya des emissaires en Allemagne, esperant obtenir une alliance contre la France. Les Allemands, qui controlaient le Togo voisin, etaient sympathisants mais peu enclins a intervenir. Behanzin tenta egalement d'acheter des armes modernes aupres de marchands europeens, mais les patrouilles navales francaises sur la cote rendirent cela presque impossible.
Les Francais, quant a eux, renforcaient leurs forces dans la region. Le colonel Alfred-Amedee Dodds, un officier francais ne au Senegal d'une famille metisse, fut place a la tete des forces francaises au Dahomey. Dodds etait un commandant militaire habil et impitoyable. Il comprenait la guerre ouest-africaine et etait determine a mettre fin a la resistance dahomeenne une fois pour toutes.
Le declencheur de la Seconde Guerre vint au debut de 1892. La France exigea que Behanzin permette aux troupes francaises d'occuper davantage de villes le long du fleuve Oueme, affirmant qu'elles devaient proteger les commercants francais. Behanzin refusa. En avril 1892, les forces francaises attaquerent les positions dahomeennes le long de l'Oueme. La Seconde Guerre Franco-Dahomeenne avait commence.
La seconde guerre franco-dahomeenne (1892-1894)
La guerre se deroula en trois phases distinctes. La premiere phase, d'avril a aout 1892, fut une lente avancee francaise remontant le fleuve Oueme vers Abomey. Les canonnieres francaises, transportant de l'artillerie lourde, remontaient le fleuve tandis que des colonnes de soldats marchaient le long des rives. L'armee dahomeenne, commandee par Behanzin et ses generaux, menait une retraite combative. Ils attaquaient les lignes d'approvisionnement francaises, tendaient des embuscades aux patrouilles isolees et utilisaient leur connaissance du terrain pour ralentir l'avancee francaise.
La deuxieme phase, d'aout a octobre 1892, vit les batailles les plus sanglantes de la guerre. A Dogba (19 septembre), l'armee dahomeenne lança un assaut massif contre les positions francaises. Les regiments Agoji etaient au premier plan, chargeant dans les tirs de fusils francais avec une bravoure terrifiante. Les recits francais decrivent des guerrieres tombant par dizaines, tout en continuant d'avancer. La bataille fut un match nul tactique -- les Francais tinrent leurs positions, mais les Dahomeens avaient demontre qu'ils ne seraient pas facilement vaincus.
A Adegone (4 octobre), l'armee dahomeenne frappa de nouveau. Cette fois, ils faillirent percer les lignes francaises. Behanzin mena personnellement l'attaque, chargeant a la tete de sa cavalerie. Les recits francais decrivent le roi comme "intrepide", menant des charges meme lorsque les soldats tombaient autour de lui. Mais encore une fois, la puissance de feu francaise se revela decisive. Les Dahomeens perdirent des centaines de soldats en un seul jour.
La troisieme et derniere phase commença en novembre 1892. Avec son armee decimee et ses munitions presque epuisees, Behanzin prit la decision fatidique d'abandonner Abomey. Il ordonna l'incendie de la ville pour empecher les Francais de capturer les palais royaux intacts. Le 17 novembre, les forces francaises entrerent dans Abomey pour trouver une ville en ruines fumantes. Behanzin avait fui vers le nord avec ce qui restait de son armee.
La chasse a Behanzin : 1893-1894
La chute d'Abomey ne mit pas fin a la guerre. Behanzin continua de resister depuis les territoires septentrionaux de son royaume, se deplacant entre des camps fortifies et des villages. Il refusa les offres de reddition francaises, meme lorsqu'elles lui promettaient un exil confortable. Pendant plus d'un an, les colonnes francaises poursuivirent le roi a travers les forets du Dahomey central.
Les tactiques francaises durant cette periode furent brutales. Ils incendierent les villages soupconnes d'abriter les soldats de Behanzin. Ils detruisirent les reserves de nourriture. Ils executerent les soldats captures. En janvier 1893, les forces francaises capturent et executerent le general en chef de Behanzin, qui dirigeait les operations dans le nord.
Pendant ce temps, les Francais installerent le frere de Behanzin, Goutchili, sur le trone d'Abomey sous le nom d'Agoli-Agbo. Agoli-Agbo etait un roi fantoche, cense regner comme vassal de la France. Cette manœuvre etait concue pour legitimer le controle francais et pour persuader les derniers partisans de Behanzin de deposer les armes.
Mais Behanzin refusa d'abandonner. Il poursuivit sa campagne de guerilla pendant encore un an, se deplacant constamment, frappant les positions francaises quand il le pouvait et disparaissant dans la foret lorsque poursuivi. Son endurance etait remarquable, mais l'issue ne fit jamais de doute.
Reddition et exil
Le 15 janvier 1894, Behanzin se rendit enfin aux autorites francaises dans la ville d'Ouidah. Le roi avait tenu pendant plus de deux ans face a une puissance coloniale europeenne. Il avait combattu plus longtemps et plus durement que presque tout autre souverain africain de l'epoque. Mais son armee n'etait plus, son royaume etait occupe et ses options etaient epuisees.
Behanzin ne fut pas execute. Les autorites coloniales francaises, reconnaissant sa stature et le respect qu'il commandait, le condamnerent a l'exil. Il fut envoye d'abord en Martinique, puis en Algerie, ou il vecut en residence surveillee. Il ne reverrait jamais le Dahomey.
Behanzin mourut en exil a Alger en 1906, a l'age de 61 ans. Ses restes furent rapatries au Dahomey seulement en 1928, et il fut enterre dans l'enceinte royale d'Abomey. Aujourd'hui, il est remembers comme un heros national au Benin, un symbole de la resistance africaine a la colonisation.
Ce qui restait du Dahomey apres la chute
L'annexion francaise du Dahomey fut formalisee en 1894, et le royaume fut incorpore dans l'Afrique occidentale francaise en tant que colonie du Dahomey. Agoli-Agbo, le roi fantoche, ne fut autorise a regner que quelques annees avant que les Francais n'abolissent entierement la monarchie en 1900 et ne l'envoient a son tour en exil.
L'ere coloniale qui suivit fut dure. Le Dahomey fut exploite pour ses ressources agricoles -- huile de palme, coton, puis arachides. Les Francais imposerent des impots, le travail force et le systeme de l'indigenat, qui soumettait les Africains a un code legal distinct et arbitraire. Les pratiques culturelles dahomeennes, y compris les ceremonies Vodoun, furent supprimees ou poussees dans la clandestinite.
Les palais royaux d'Abomey, incendies par Behanzin en 1892, furent partiellement reconstruits mais tomberent en serieux etat de delabrement au cours des decennies suivantes. Les soldats et administrateurs francais emporterent des centaines d'objets des palais -- trones, statues, armes ceremoniales et objets sacres -- et les expédierent en France. La plupart aboutirent au Musee du Quai Branly a Paris. Ces objets devinrent connus sous le nom de Tresors du Dahomey, et leur retour partiel en 2021 fit la une des journaux internationaux.
Mais quelque chose d'autre survécut a la chute : l'identite du peuple Fon, sa langue, ses traditions et son histoire. Malgre les efforts francais pour effacer la souverainete dahomeenne, l'heritage du royaume resta profondement ancré dans le paysage et dans les memoires de ses descendants. Les recades -- les noms symboliques des rois -- sont encore recites lors des ceremonies. Les bas-reliefs qui survécurent a l'incendie racontent encore les histoires de la dynastie. Et lors des coutumes royales annuelles a Abomey, les esprits des rois sont toujours honors.
Pourquoi le Dahomey est tombe : Les facteurs cles
La chute du Dahomey n'etait pas inevitable. Le royaume etait puissant, bien organise et dirige par un souverain determine et capable. Mais plusieurs facteurs se combinerent pour sceller son sort.
Le fosse technologique militaire. Le facteur le plus immediat etait la difference d'armement. Les soldats francais portaient des fusils a repetition capables de tirer plusieurs coups par minute. Les soldats dahomeens combattaient avec des fusils a un coup, beaucoup d'entre eux depasses. L'artillerie francaise pouvait detruire les fortifications dahomeennes a distance. Les guerriers dahomeens devaient s'approcher au corps a corps pour etre efficaces, et ils en payerent un prix terrible.
L'isolement economique. La marine francaise controlait la cote, coupant l'acces du Dahomey au commerce europeen. Behanzin ne put importer d'armes modernes en quantites significatives. Son royaume, bien qu'agricolement prospere, ne pouvait egaler les ressources industrielles de la France.
L'isolement diplomatique. Le Dahomey n'avait pas d'alliés. Les emissaires de Behanzin en Allemagne ne parvinrent pas a obtenir de soutien. Les royaumes voisins, dont certains avaient ete razziés par le Dahomey pour des esclaves, n'etaient pas enclins a aider. Les Britanniques, qui controlaient le Nigeria voisin, observerent la guerre sans intervenir. La France fit face au Dahomey seule, et cette asymetrie fut decisive.
La nature de la guerre coloniale. Les Francais etaient prets a utiliser des tactiques auxquelles les Dahomeens n'etaient pas preparés : campagnes de la terre brulee, destruction des reserves alimentaires, ciblage des populations civiles. Ce n'etait pas une guerre entre puissances egales avec des regles convenues ; c'etait une guerre coloniale de subjugation, et les Francais la menerent en consequence.
L'heritage de la chute
La chute du royaume du Dahomey reste l'un des evenements les plus significatifs de l'histoire de l'Afrique de l'Ouest. Elle marqua la fin d'une ere -- le dernier grand royaume indigenes de la region a tomber sous la colonisation europeenne. Elle crea egalement un heritage qui continue de faconner le Benin aujourd'hui.
Pour les Beninois, Behanzin est un heros. Son portrait apparait sur la monnaie, son nom est donne a des ecoles et des rues, et son histoire est enseignee dans chaque classe. La resistance qu'il mena est consideree comme un moment de fierte nationale, meme dans la defaite.
Pour les visiteurs d'Abomey, l'histoire de la chute est un contexte essentiel. Les Palais Royaux, aujourd'hui site du patrimoine mondial de l'UNESCO, portent encore les cicatrices de 1892. Les bas-reliefs racontent les histories des rois, y compris le symbole de Behanzin -- le requin, representant sa determination et sa force. Le Musee Historique d'Abomey, installe dans l'ancien palais du roi Glele, expose des objets qui survécurent au sac francais et a l'incendie.
La question "comment le royaume du Dahomey est-il tombe" n'est pas qu'une curiosite historique. C'est une question sur la facon dont le pouvoir fonctionne, dont la technologie faconne la guerre, dont la resistance est remembered, et dont un peuple peut perdre sa souverainete mais garder son identite. La reponse est complexe, mais elle commence et se termine par la meme image : un roi incendiant sa propre capitale plutot que de la rendre, et une dynastie qui, trois siecles apres sa fondation, choisi de bruler plutot que de plier.
Foire aux questions
Qui fut le dernier roi du Dahomey ?
Le dernier roi regnant du Dahomey fut Behanzin, qui regna de 1889 jusqu'a sa reddition en 1894. Apres son exil, les Francais installerent brievement son frere Agoli-Agbo comme roi fantoche, mais la monarchie fut formellement abolie en 1900.
Qu'est-ce qui a provoque la Seconde Guerre Franco-Dahomeenne ?
La cause immediate etait un differend sur les revendications territoriales francaises a Cotonou et le long du fleuve Oueme. La cause profonde etait la determination de la France a conquerir le Dahomey dans le cadre de la course europeenne a l'Afrique, et le refus de Behanzin d'accepter la souverainete francaise.
Pourquoi Behanzin a-t-il incendie Abomey ?
Behanzin ordonna l'incendie de la capitale en novembre 1892 pour empecher les Francais de capturer les palais royaux intacts. Ce fut un acte delibere de defiance -- il choisit de detruire sa propre capitale plutot que d'en faire un trophée de la conquete francaise.
Ou Behanzin a-t-il ete exile ?
Behanzin fut exile d'abord en Martinique dans les Caraibes, puis en Algerie, ou il vecut en residence surveillee a Alger jusqu'a sa mort en 1906.
Combien de temps le Royaume du Dahomey a-t-il dure ?
Le Royaume du Dahomey fut fonde vers 1600 et tomba en 1894, durant pres de 300 ans. Il fut gouverne par douze rois de la meme dynastie, de Gangnihessou a Behanzin.
Explorer plus
La chute du royaume du Dahomey est un chapitre d'une histoire bien plus vaste. Pour comprendre toute l'histoire du Dahomey, visitez notre guide complet des rois du Dahomey, qui couvre les douze souverains de la fondation a la chute. Vous pouvez egalement explorer l'histoire du roi Behanzin plus en detail, ou decouvrir les tresors du Dahomey qui furent pilles lors de la chute du royaume.
Vous planifiez une visite a Abomey ? Notre guide pratique pour visiter Abomey contient tout ce qu'il faut savoir : transport depuis Cotonou, frais d'entree, visites guidees et conseils pour explorer les Palais Royaux.
